
Il peut rester des sensations, des images, des bruits, des moments très précis et, entre eux, des blancs. On sait que quelque chose s’est passé, mais on ne parvient pas encore à en faire véritablement le récit.
C’est parfois après coup, lorsque le danger est passé, que ce qui a été vécu commence à apparaître.
« Je me souviens de certaines choses, mais tout est mélangé »
J’appellerai Marc cet homme que je rencontre dans un contexte hospitalier. Son prénom et certains éléments de la situation ont été modifiés afin de préserver son anonymat.
Marc vient de traverser une situation médicale particulièrement éprouvante. Lors de notre première rencontre, parler lui est presque impossible. Son état physique ne le lui permet pas. Nous trouvons donc une manière très simple de communiquer, avec quelques signes, suffisamment pour qu’un premier contact puisse s’établir.
Quelques jours plus tard, lorsque je le retrouve, il peut de nouveau parler.
Il me reconnaît immédiatement et semble soulagé de retrouver un visage déjà connu. Puis il commence à raconter.
Il se souvient de la peur, de la sensation que quelque chose de grave était en train de lui arriver. Certains souvenirs sont très présents : un bruit, une voix, une sensation. D’autres moments semblent au contraire avoir disparu.
Marc se souvient de ce qu’il a ressenti, mais peine encore à relier les événements entre eux.
Quand le corps raconte avant les mots
Au cours de notre échange, lorsqu’il revient sur certains moments particulièrement difficiles, son corps change.
Il s’agite davantage. Sa tension augmente. L’émotion devient très présente.
Il ne raconte pas seulement un souvenir : pendant quelques instants, quelque chose de l’expérience semble se réactualiser.
Puis nous continuons à parler. Progressivement, son agitation diminue.
Il ne s’agit pas de lui demander de tout raconter, ni de rechercher immédiatement une explication à ce qu’il a vécu. Il s’agit d’abord de pouvoir accueillir ce qui émerge, à son rythme.
Retrouver un fil
Lorsqu’une expérience a été trop intense, les souvenirs ne se présentent pas nécessairement comme une histoire organisée.
Une sensation peut revenir sans que l’on sache exactement à quel moment elle appartient. Une image peut rester très nette tandis qu’une partie entière de l’événement paraît inaccessible. Une émotion peut surgir sans que l’on comprenne immédiatement ce qui l’a déclenchée.
Marc revient sur certains moments, cherche ses mots. Peu à peu, des liens deviennent possibles entre ce qu’il a ressenti, ce dont il se souvient et ce qu’il comprend aujourd’hui de ce qui lui est arrivé.
Il ne s’agit pas de reconstruire un récit parfaitement exact, mais de permettre que ce qui a été vécu puisse progressivement prendre une place dans son histoire.
Le lien comme point d’appui
Dans un environnement où beaucoup de choses lui ont échappé, retrouver un visage déjà connu offre à Marc un repère.
La relation ne fait évidemment pas disparaître ce qui a été vécu. Mais elle peut offrir une certaine continuité là où l’expérience a été marquée par la rupture, la perte de contrôle et la désorganisation.
Dans certaines périodes de grande vulnérabilité, retrouver un visage, une voix, une présence déjà connue peut devenir un point d’appui.
C’est aussi une dimension importante du travail thérapeutique : pouvoir déposer quelque chose de son expérience auprès d’un autre, sans avoir à tout comprendre immédiatement.
En parler en thérapie
On peut parfois être surpris par ce qui persiste après une expérience difficile.
Pourquoi cette image revient-elle ? Pourquoi cette sensation ? Pourquoi cette peur alors que le danger est passé ? Pourquoi certains moments restent-ils extrêmement précis alors que d’autres semblent avoir disparu ?
En thérapie, il est possible de revenir sur ce qui a été vécu sans forcer le souvenir ni chercher trop rapidement à donner une explication à tout.
Il peut alors devenir possible de construire un récit qui ne soit plus seulement celui de ce qui est arrivé, mais aussi celui de ce que l’on en a vécu.
Mettre en mots ne change pas ce qui s’est passé. Mais cela peut changer la manière dont cette expérience continue à vivre en nous.